La figure de l’écrivant

La figure de l’écrivant

L’image de l’écrivain au travail circule depuis date, peut-être en particulier celle de l’écrivain à son bureau, plongé dans la matérialité de ce qu’il y a à énoncer. Qu’elle orne d’ores et déjà façades égyptiennes et pots grecs, cela nous dit que l’emprunt du mot écrivain, ici, ne convient pas tout-à-fait, tant l’usage apparaît tardivement par rapport à la figure, bien plus ancienne, du scribe. L’écrivain se voit doué d’un statut particulier à l’aune de l’âge classique et de la première modernité (Viala, 1985), celui de « scribe de sa propre production » (Rutebeuf, XIIIe siècle).  De quoi l’écrivain, cet inventeur de formes, hérite-t-il du scribe, du copiste qui ne fait que reproduire des formes existantes, sinon que d’une image?  

Car en effet l’image d’un écrivant ne nous dit presque rien du contenu de ses écrits ; elle parle du geste même d’écrire. Voire, l’image elle-même agit comme si toute l’activité de l’écriture pouvait être contenue en elle : un cadre infiniment petit par rapport à l’étendue du monde face auquel tout propos se dresse.

Dans quelle mesure ces images sont-elles susceptibles de nous informer sur l’écriture? Faudrait-il comprendre que les textes eux-mêmes ne suffisent pas pour dire qu’il y a écrit? Voire même, nous disent-elles que pour qu’il y ait écrit, il doit il y avoir scène d’écriture?

Quiconque s’est donné sérieusement au jeu d’engendrer des phrases connaît cette scène par quelque chemin qu’il soit ; il en a fait l’expérience, vivante et brute. Une expérience aux dimensions innombrables, aux intensités variables, or qui en quelque lieu qu’elle se déploie, reproduit une variante matérielle inépuisable, une simple composition : papier (tous formats et supports considérés et encore l’ordinateur, la machine à écrire) crayon (plume, feutre, ou le doigté), geste suggéré de mise en forme du langage et enfin figure écrivant. Cette composition qui se répète, toujours la même, nous dit qu’il y a scène d’écriture. 

Il n’est pas question, cela dit, de s’en tenir à une sorte d’universalisme ennuyeux et plat. Ces images appellent à être étudiés de manière à qu’on en puisse percevoir les singularités respectives. Par exemple, j’ai déjà vu un homme écrire assis entre deux maisons de bidonvilles ; on connaît le Sade qui, au creux d’un cachot de la Bastille, se vide de son sang pour (saloper) du parchemin. Ce que je veux dire, c’est bien plutôt qu’écrire suppose déjà toujours de s’installer dans cette scène d’avant toutes les scènes de l’écriture, pour engendrer à son tour un lieu propice à l’incarnation d’un rôle, le rôle d’écrivant.

Je propose de relire certaines de ces images, certaines de ces scènes pour y extraire un peu de savoirs quant à ce qui, par-delà tout spectacle, constitue les conditions d’un imaginaire partagé de l’écrit.

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